Démolition

, par  DMigneau , popularité : 0%

Démolition

Ça la prenait de plus en plus. Le vertige du savoir inutile. C’était chaque jour l’annonce d’une nouvelle dépossession.

Ça la prenait de plus en plus. Le vertige du savoir inutile. Le train qui vous arrivait dans la gueule, bien lentement le voir et avoir le sentiment de hurler dans le vide, le sentiment que tout ce savoir, ce quart de siècle à étudier la politique, faire de la science politique, tout en se retenant, en étant bien polie, pas galvauder la science tout ça, ne pas abuser de sa position de prof pour sonner le tocsin, lui apprenait juste de quelle façon on allait détruire le monde : le sien et celui de ses concitoyens, de ces gens dont elle savait, sans tous les aimer pourtant, qu’ils partageaient la même barque.

Et qu’ils allaient morfler.

C’était chaque jour l’annonce d’une nouvelle dépossession. Et pour chacune des choses qui arrivaient chaque jour, comme un goutte-à-goutte terrifiant, elle savait trop bien ce que ça pourrait produire, ça avait été vu, revu, écrit, archi revu, traité de fond en comble :

- " thatchérisme ",

- " New public management ",

- changement incrémental dans les politiques publiques,

- bureaucratisation néolibérale du monde comme disaient Hibou et Bayart qui s’époumonaient depuis un moment, « le capitalisme déracine, le nationalisme intègre » comme l’écrivait le vieux Gellner

Elle aurait signé n’importe où un truc du genre « promis, si dans vingt ans, il s’est avéré que je me trompais je ferai des excuses publiques pour avoir galvaudé la science ».

C’était des petits trucs et des trucs énormes.

Des détails et des éléphants dans le couloir.

Des fois, elle se marrait en pensant à son adolescence, le milieu des années 80, Berlusconi et la privatisation des télés, on allait voir ce que ça allait être enthousiasmant, les chaines avec les paillettes et les nanas en maillot de bain.

Elle se souvient quand on regardait Berlusconi, Premier ministre, ensuite en se moquant des italiens « jamais ça chez nous !! » et puis il y avait eu Poutine et Sarko, et puis après Trump, il y avait un " trend " quand même.

Les médias rachetés un à un. " Le Monde ", " Libé ", " I-télé "... " Le Figaro ", la question se posait pas, c’était Dassault depuis si longtemps. Et même dans la « télé publique » comme on achetait les sujets ailleurs assez souvent, il suffisait de réduire le budget d’investigation des grands magazines qui faisaient encore leur job et ça suffirait.

Et on irait acheter à des « boîtes de production » des gentils sujets sur l’arrière-cuisine " pas très propre " des restaurants pendant les vacances après avoir flingué la répression des fraudes et l’inspection du travail mais ça c’était une autre affaire dont on ne parlerait pas.

Les cars Macron, ça l’avait fait presque rire. Le type qui se démerde pour finir de ruiner le transport ferroviaire régional. Déjà mal entretenu. Et une fois qu’il serait en crise on finirait de fermer les lignes. Là, le tarif des cars remonterait.

Bravo, mon gars !!

Il y avait eu la " suppression " de la taxe d’habitation pour les communes.

Forcément un impôt injuste, qui allait être " contre " ?

Une fois que les mairies seraient dans le rouge, on allait les remettre au pas : la décentralisation rien à faire. Et il faudrait bien sabrer dans les budgets, dans le social local, dans les écoles, dans les cantines.

Dans son métier, plus personne – en tout cas pas la série d’administrations et « d’agences d’évaluation de la recherche » qui te contactait mi-juillet en te disant qu’ils voulaient que tu expertises un truc " à l’arrach " pour que ça ait l’air d’être une évaluation par les pairs - ne s’emmerdait à lire.

Ce qui était neuf et faisait " briller la vérité ", le " vrai nouveau ", ce qui t’aveugle un peu parce que c’est « hors des clous ». Non. On vérifiait ton H index, combien de pauvres « articles à une idée » tu avais diffusés un peu partout, valait mieux publier 5 articles avec une idée qu’un article avec 5 idées.

Et puis, on vous dressait à tout ça en vous enjoignant d’être " entrepreneur " de vous même, passer son temps à chercher le fric pour faire son métier. On vous aurait donné dix fois moins de fric mais régulièrement pour chercher ce qui n’avait pas été encore trouvé, ça aurait été mieux mais pas question de faire comprendre ça aux petits bureaucrates.

Les gens en sciences sociales avaient besoin de quelques milliers d’euros par an pour les frais de terrain et qu’on leur foute la paix ; à la place, il fallait monter des " paquebots grotesques " avec des acronymes expliquant « comment ça allait mieux faire marcher l’Europe » ou répondre à la demande sociale pour gratter des centaines de milliers d’euros. Ou des millions.

Elle voyait trop bien les faiseurs qui passaient leur temps à se pousser dans des projets internationaux avec des titres en acronymes qui se voulaient subtils. Après tu " clientélisais " tes petits protégés en leur faisant des " post doc " ; de toute façon, il y avait de moins en moins de postes fixes.

Tous ces précaires doués, ça foutait trop les boules de les voir se faire exploser année après année par des recrutements destinés à éponger la crise dans les facs. Et le larbinisme se déployait partout comme une nappe de pétrole.

Les salles où pour faire cours, tu allais demander la clef (enfin la carte pour " badger " parce qu’en plus, c’étaient des portes " à badge " dans le nouveau bâtiment plein de toutes les malfaçons du capitalisme de BTP et de sous-traitance. Ca au moins, que ça soit d’abord le bâtiment des économistes, c’était une petite vengeance de l’économie réelle.

Et " la clef ", tu l’obtenais en échange d’une autre carte ou pièce d’identité. On aurait voulu te rappeler à chaque fois que ta place n’était pas acquise qu’on ne s’y serait pas pris autrement ; que faire cours n’était qu’un droit révocable et que limite t’aurais du dire " merci " qu’on te donne une salle, que tu fais cours là mais ça pourrait être un préfabriqué...

Bref, « la cité par projets » de Boltanski Chiapello dans toute sa splendeur.

Tout le contraire d’une institution, ces choses surannées mais " en dur " où c’est normal que la salle soit ouverte quand on va faire cours. Ca c’était rien, c’est presque rien par rapport à plein de choses plus graves, mais elle voyait trop venir le truc.

Les universités.

On allait bien les mettre en crise à leur demander encore de faire plus de choses avec moins de fric comme « sélectionner à l’entrée » sans dire qu’on sélectionne.

Et puis ça allait commencer, elle en était sûre, par les étudiants étrangers. Dans le grand marché international de l’enseignement, elle entendait déjà les petites voix qui diraient : mais vous trouvez normal que le contribuable français paie pour l’étudiant chinois qui vient en France ?

Personne dirait " oui ".

Et puis comme ça commencerait par eux – ça commence toujours par les étrangers – personne ne se bougerait. Une fois que ça serait passé, les frais d’inscription bien chers pour les Chinois, on dirait la même chose pour tous les étudiants en mode : « les caisses sont vides » et égalité entre les uns et les autres, en fait.

« Mais vous trouvez ça juste… ? » : comme on avait fait pour les retraites entre " privé " et " public ".

Retarder l’âge de la retraite donc rallonger le temps de chômage des plus de 50 ans et réduire les retraites qui seraient payées aux gens. Elle aurait baffé les collègues qui chouinaient sur " leurs pauvres salaires " comparés aux facs US.

Merde !! Ils voulaient faire payer les étudiants comme aux US ?

Dans son ancienne fac, les étudiants payaient autour de 450 euros par an. Elle trouvait ça chouette, dix fois moins par an qu’à la " London School ", 100 fois moins par an qu’à " Columbia ". Et franchement, elle ne trouvait pas qu’elle et ses collègues étaient 100 fois moins bons qu’à " Columbia " parce qu’ils étaient 100 fois moins chers.

Elle trouvait ça bien qu’on soit pas endetté à vie.

La mise en dette, justement.

Mettre partout les gens en dette. Pour le logement, pour la santé, pour l’éducation.

Comment tu fais grève avec un crédit ?

Thatcher avait dit ça : « Un pays de propriétaires, c’est un pays de gens endettés qui ferment leur gueule ». Puis des fois qu’on n’aurait pas compris, réduire les indemnités aux prudhommes. On allait les mater une fois pour toutes, ces gueulards qui la ramènent tout le temps.

Elle avait bossé plusieurs années sur des pays africains. Les plans " d’ajustement structurel " : du jour au lendemain, par la grâce de la Banque mondiale et du FMI, dire à toute une population « ben non, c’est fini les études, la santé, la fonction publique ! ». Elle avait vu ce que ça avait donné ; ça lui avait fait bizarre quand même de voir ça arriver à la Grèce. Et peut-être à son pays demain.

La revue qu’elle faisait tourner avec d’autres collègues - une revue qui classe un truc qui avait été une vraie avancée en sciences sociales à un moment - son éditeur, le dernier gros éditeur indépendant dans ce domaine, avait été racheté il y a pas longtemps par le fonds de pension qui avait racheté d’autres maisons d’édition.

Ca n’avait pas tardé : fini la maquettiste de l’éditeur, c’était maintenant " sous-traité ". Avec plein de saletés, quelqu’un qui courait après les gâches et avait autre chose à faire que savoir ce qu’était l’âme de cette revue.

Quand elle pensait à tout le travail gratuit qu’elle fournissait pour la revue, ça la rendait dingue qu’un petit monsieur d’une maison d’édition lui explique qu’il faillait rendre la copie encore plus tôt maintenant parce qu’un actionnaire devait attendre que ça crache encore un peu plus de bénéf quelque part.

Et puis il y avait eu le jour où, avec sa cheville un peu fragile elle s’était dit : « j’ai peur d’aller manifester ». De prendre un coup de matraque, de se faire « nasser », de chopper des lacrymos. De se dire que c’était pas le moment de se flinguer la santé vu que la santé, on savait pas trop combien de temps elle serait accessible.

Qu’est-ce qui s’était passé pour qu’elle ait peur d’aller manifester ?

Elle ?

Les migrants allaient continuer à mourir noyés en Méditerranée, de froid dans les Alpes parfois, se faire gazer aux lacrymos à Calais, claquer des dents à la Chapelle. Et ils iraient assez mal pour insupporter les voisins qui préféreraient râler après eux qu’après les exilés fiscaux.

« Le gouvernement par les indicateurs » qu’ils disaient, ses collègues. Plein de " bombes à retardement " lâchées un peu partout, comme des drones de chiffres qui détruisaient la société. L’important n’était pas que le réel soit mieux - il empirait le réel - mais que ce qui le mesure donne des « jolis résultats ». C’est pour ça qu’on faisait basculer des dettes sur les communes : elles n’étaient plus dans les déficits nationaux.

Cette saleté de RSA aussi.

Que le type qui avait inventé cette horreur puisse encore arborer son sourire débile la rendait dingue. Ce truc dont tant de travaux de sciences sociales montraient qu’il avait découragé plein de gens de le demander ; le « non-recours », ils appelaient ça, ses collègues.

La « sous-traitance » partout, les normes ISO, les labels, le " reporting ", le " benchmarking ". Une seule règle : que sur le papier, chacun aie bordé son cul. Qu’il y ait toujours un sous-fifre, sous-traitant plus bas, à qui on pourrait reprocher de pas avoir respecté ses engagements s’il y avait un souci... alors que le souci, à ce prix là, on pouvait en être sûr.

Pareil dans les centrales nucléaires : il suffisait d’utiliser des salariés de la « sous-traitance ». Ils se démerderaient avec leur dosimètre et leurs futurs cancers, Thébaud-Mony l’avait écrit, ça aussi !!

Voilà où on était. Tout ça était écrit, documenté, travaillé, et tombait dans le vide quand des soi-disant " sociologues analytiques " te parlaient du " danger sociologique " - quel gag !! - de combiner la " flexion d’échine " du dominant-docile et la pensée " pseudo-non-conforme " pour taper la prochaine chaire au collège de France…

L’ehpad où était sa mère.

Pas un des pires pourtant.

Le mielleux « votremaman », la bouffe dégueu parce que c’est un des secteurs où il faut investir aujourd’hui vu les bénéfs ; une fois par mois au moins elle recevait un " spam " proposant d’investir dans des ehpad.

Et pendant ce temps, à tous les niveaux, les infirmières, les instits, les éducs, les assistantes sociales, les agriculteurs en prenaient plein la gueule, tentaient de faire plus avec moins et en remplissant toujours plus de rapports pour bien tout " monitorer ".

Un Premier ministre qui avait dit « je suis le premier flic de France » ; les politiques commençaient à en avoir peur, des policiers, lesquels étaient eux-mêmes " à cran " à devoir faire du " shiteux " pour remplir les statistiques mensuelles.

Un monde de vigiles, d’inhospitalité des villes à coup de mobilier urbain hostile et de " gated communities " qui se profilait, où il y aurait de moins en moins de lieux où se reposer sans crainte et sans payer. Où il faudrait de plus en plus se maitriser et « ne pas péter un câble » car pour « les incivilités », on ne les laisserait pas passer.

Chaque jour devoir un peu plus penser à sa gueule, un peu moins à la place de son voisin. Une ruine de la santé, de l’éducation, de la sécurité, qui mènerait tout le monde à se tourner vers des solutions privées et à dégoûter tout le monde un peu plus du « public » et du « commun ».

Et à payer pour ça.

Tout ce temps passé à se protéger des autres, plus pauvres, plus faibles, plus dangereux on pensait " plus bronzés " – comme une société où monteraient partout des murs avec des tessons de bouteilles coulés dans le béton.

Autant de temps qui ne serait pas consacré à être un peuple : un peuple avec un petit " p " et plein de liens - pas la grosse saloperie identitaire - un petit " p " comme " petit peuple ". Et la seule décence qui leur resterait le jour où ils en auraient vraiment marre de se faire humilier et salir par « le marché » et les « petits chefs » matin midi et soir, ça serait « la nation » - ou dieu - ou les deux.

C’était couru.

C’était déjà en route.

Lentement, se faire déposséder de ses données, de ses images, de ses traces infimes : tout ce qui serait brandi un jour contre soi, quand derrière l’horizon de la consommation ciblée, la sécurité serait celle des seuls pouvoirs.

Les visages exportés vers les bases de données, les caméras partout, les cagoules interdites. Une fois que la muselière numérique serait parfaitement ajustée au visage de chacun, où que le regard porte, il n’y aurait plus à voir que le miroir de ce que les algorithmes pensent que nous sommes.

Alors elle se disait, il faut se préparer.

Où on se rassemble, le jour où telle institution tombera ?

Le jour où le nouvel attentat qui se produira - parce qu’il se produira - justifiera un nouveau recul des libertés ?

Comment communiquer de façon " un peu discrète " ?

Comment vivre plus frugalement ?

Comment s’enfuir si jamais... ?

Comment résister, si besoin... ?

Est-ce qu’on fait « des économies » pour le jour où tomberont des interdictions professionnelles qui auront juste l’air d’un « plan de dégraissage de mammouths » tous préalablement mis en crise ?

Et puis comment on arrivera à être à nouveau ensemble un jour, dans un monde à moitié ravagé, et qu’il faudra remettre sur pieds ?

Au milieu de la lave, au milieu du désert, parfois, peut-être, une plante grasse au vert fluo resplendirait dans les granulés noirs.

Johanna SIMÉANT

MediaPart