Erika Farías, nouvelle mairesse de Caracas : « pour faire la ville que nous voulons, la clef est de rendre le pouvoir au peuple »

, par  DMigneau , popularité : 64%

Erika Farías, nouvelle mairesse de Caracas : « pour faire la ville que nous voulons, la clef est de rendre le pouvoir au peuple »

En 450 ans de l’histoire de Caracas, c’est la première femme à la tête du gouvernement municipal et elle assure qu’en tant que « caribéenne », elle ne reste pas un instant sans inventer quelque chose.

Comme toute femme, elle est passionnée, volontariste, comme disait le commandant Chávez lorsqu’il parlait de cette audace des femmes, aussi nourrit-elle beaucoup de projets et de rêves pour notre ville. Voilà pourquoi l’organisation populaire sera pour elle une priorité dans sa tâche à la tête de la Mairie de Caracas.

« Sa première obligation en tant que mairesse ? » : s’attaquer aux problèmes que les gens souhaitent voir affrontés par n’importe quel maire : les ordures, l’eau, la circulation et les services.

Sa principale préoccupation, ce sont les jeunes, cible de l’hyper-consumérisme de la culture capitaliste ; elle voit son propre reflet dans leur révolte. Elle dit qu’elle a été - et qu’elle reste - une rebelle.

Elle mise sur la sauvegarde de la Caracas solidaire, pleine d’espoir. La Caracas où les histoires se transmettent par les contes des aïeux, où d’un rien naît une rumba, une fête sans fin, une blague impertinente, la conversation sans fin, pour le plaisir, où prévaudra la culture de paix, propre à un révolutionnaire.

Erika est une femme directe, sans détours, qui va droit au but. Elle aime la vérité, le travail quand il a du sens. Elle aime s’impliquer dans des causes et convaincre les autres.

Elle fait confiance au peuple, voilà pourquoi elle s’est fixé le tâche de lui restituer son pouvoir originaire, constituant.

Avec ses 24 scrutins en 18 ans de révolution, le Venezuela est sans doute une des démocraties représentatives les plus vivantes au monde, mais elle est plus que cela : une volonté et un besoin de développer la démocratie participative.

Ce samedi 6 janvier, des citoyens ont entamé dans tout le pays la discussion pour apporter des idées en fonction du programme de gouvernement 2019-2025 et fortifier une révolution féministe, écosocialiste et communale.

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De votre point de vue " féministe ", que pensez-vous apporter à Caracas ?

Erika Farías : Sans doute y a-t-il des choses très concrètes auxquelles la population aspire et qu’elle attend d’un maire. On peut philosopher, être créatif, innover - il n’y a pas de limites - mais, au départ, les ordures doivent être ramassées, les trous rebouchés, les rues éclairées.

Tout passe par la nécessité de résoudre le principal problème qu’a Caracas : le manque de coordination entre nous qui y vivons et nous qui y gouvernons ; qu’il s’agisse de la mairie, du pouvoir populaire ou du ministère.

Nous n’avons pas atteint un degré de coordination qui permette de faire de Caracas le lieu auquel aspire le président Maduro ou le peuple. C’est en ce sens que nous, les femmes, avons une forte potentialité, car de tous temps, en raison des responsabilités qui nous ont été attribuées, nous avons eu la mission de mettre de l’ordre, plus que les hommes ne le font.

Et cela a à voir avec les pratiques historiquement assumées : l’agriculture, la répartition des choses dans les lieux que nous habitons, la famille. Tout cela te donne de l’expérience. Quand la coordination manque, on perd beaucoup de temps et d’effort.

Par ailleurs, les femmes, nous sommes très dynamiques, inventives. Voilà pourquoi Chávez nous disait « hyper-engagées ». Moi je suis ainsi. Dans le " monde des hommes ", on ne discute pas beaucoup : on impose beaucoup.

Tandis que dans le " monde des femmes ", le dialogue est toujours présent. Le débat, la discussion, la réflexion sont toujours présents. Cela nous plaît et c’est une valeur qu’il faut sauver.

Nous, les femmes en général, nous ne restons pas immobiles. Nous sommes toujours en train d’inventer une nouveauté et comment ne pas inventer à Caracas, une ville jeune, diverse, qui bouge, un peu chaotique, hystérique, bipolaire.

Comment ne pas inventer dans une Caracas pareille !

Dans une ville marquée par le passage quotidien de plus d’un million de personnes qui viennent pour la visiter ou parce qu’ils y travaillent ou qu’ils y étudient ou simplement qui passent par plaisir.

Alors, en plus de nous qui vivons ici, et nous sommes près de 4 millions, tout cela fait que Caracas a besoin de beaucoup d’inventivité, de créativité, de flexibilité et de beaucoup de force.

Et autre chose encore : nous, les femmes, sommes têtues. Ce que nous disons, nous le faisons, avec de la formation, avec de l’organisation et avec de la planification.

Quelles sont les tâches prioritaires à prendre en compte et comment aborder ces problèmes stratégiques de la ville ?

Erika Farías : En premier lieu, il y a la question économique, en insistant sur l’approvisionnement, non seulement des aliments, mais c’est le principal.

En deuxième lieu, les Services publics (ordures, transport, circulation, eau potable) et en troisième, l’organisation communale.

Ce sont les trois grandes priorités parmi les six défis que nous nous sommes lancés sur le plan du gouvernement.

Le mode d’organisation va nous permettre de rendre au peuple son pouvoir d’origine. Il n’y a pas un seul problème qui ne puisse se résoudre sans la participation populaire.

Par exemple, le ramassage des ordures.

On pourra avoir les meilleures équipes et la meilleure technologie, mais si l’on ne parvient pas à faire comprendre que c’est une question de culture, il y aura toujours des ordures.

La solution se joue à moyen terme avec la participation principale de la population.

Pour les denrées alimentaires, c’est la même chose. Le CLAP (comité local d’approvisionnement et de production) est une mesure de guerre qui nous a permis, à Caracas, de secourir près de 805 000 familles.

L’appareil économique qui est au service de la bourgeoisie, de l’Empire, a miné tout le système d’investissement et le processus de « production, distribution et commercialisation », mais également le modèle de consommation.

Les gens font la queue pour acheter des choses qui peuvent être remplacées dans le régime alimentaire de base. En situation de guerre, il nous faut nous tourner vers d’autres choses, sinon, le degré de dépendance augmente dans le désir angoissé d’obtenir ce qu’on ne peut avoir.

Malheureusement, la « culture de la consommation » s’est imposée et c’est pour cela que la bataille doit être menée dans le domaine économique avec tous les secteurs de la population, afin de changer de modèle de consommation.

On ne peut voir triompher un processus révolutionnaire sans un peuple organisé, sans un sujet historique conscient, mobilisé, organisé. Voilà pourquoi je crois fermement que seul « le peuple sauve le peuple ».

Toutes les secondes de ma vie que je passerai à la tête de cette institution, je les mettrai au service de l’organisation populaire.

C’est pour moi une priorité.

Comment rendre son pouvoir au peuple ?

Erika Farías : Rendre son pouvoir au peuple signifie lui faire comprendre qu’il fait partie du problème car il est le demandeur.

Il ne peut demander et attendre que la solution vienne. Il doit faire partie du processus de la solution. Il doit réclamer, car ce sont ses droits : l’eau, l’alimentation, la culture, le loisir, et cela grâce à la Révolution.

Les droits, il nous faut les protéger et les construire.

Si en plus, on fait entrer ce peuple dans ce processus de planification et de réalisation des solutions, alors il fait preuve de ses capacités.

Cet instant-là devra marquer la fin des « vieilles institutions » car le peuple exercera pleinement son pouvoir et il y aura des institutions qui n’auront plus de raison d’être – elle dit cela avec un sourire convaincu.

Mais cela est un processus, il ne faut pas l’imposer à coup de matraque. D’où la nécessité du débat, de l’organisation, de la réflexion, parce que le pays est un, le projet aussi.

Au milieu de tout ceci, il faut protéger la Patrie comme une force unique ainsi que notre projet révolutionnaire, car c’est lui qui nous permet de faire ceci. C’est pourquoi une extrême responsabilité s’impose.

L’un des grands défis que doit relever notre révolution est donc d’obtenir que le peuple soit l’acteur principal. Si le peuple se sent habilité, s’il est conscient que c’est son heure, qu’il a un rôle historique, personne ne peut l’abattre.

Lorsque nous parlons d’une Caracas Communale, c’est le peuple qui en est le sujet central, qui reconnaît son moment historique, qui reconnaît sa diversité, ses luttes et son identité ; dans cette conscience, en opposition au système hégémonique, il doit nécessairement, non seulement créer les bases d’un nouveau modèle mais aussi développer toute sa potentialité dans cette entreprise.

Comment faire un gouvernement communal ?

Erika Farías : Notre Révolution a créé de nombreux mécanismes aptes à rendre le pouvoir au peuple comme, par exemple, « la Municipalité », le « Conseil Fédéral de gouvernement », le « Conseil des ministres », et le Président lui-même, lequel a la faculté de valider des ressources extraordinaires pour des projets en particulier.

Mais il y a aussi l’autogestion.

Nous ne devons pas laisser perdre les efforts fournis. Notre peuple a garanti un ensemble de conditions qui lui permettent d’être partie prenante de la solution de certains problèmes autrefois inexistants.

Écoute, ma mère a passé toute sa vie à construire une maison, pour nous, pour ses enfants. Quand enfin elle a fini, nous étions déjà partis. Quand je passe par le tunnel de La Planicie, je vois toujours la maison, mais nous n’y sommes plus.

Mais maintenant, il en est autrement ; une famille a la possibilité de bâtir sa maison, parce qu’il y a un gouvernement qui garantit cela. Elle a un emploi. Il y a un système de « missions » et chacun peut prendre part à la solution de son problème.

Voilà les concepts qu’il faut se réapproprier : l’autogestion, la coresponsabilité, les devoirs partagés. L’État a des devoirs, mais la communauté aussi.

C’est l’un des débats que nous allons avoir en leur temps et à leur rythme, mais je suis sûre que nous allons avancer suffisamment, car c’est un travail à moyen et long terme. Il ne faut pas désespérer sur ce point, zéro angoisse. Nous, les révolutionnaires, nous savons quoi faire et ce qu’il faut faire ; c’est s’occuper, sans angoisser.

Les choses ne vont pas se résoudre du jour au lendemain ou par magie - souligne-t-elle simplement, insufflant ce calme nécessaire auquel elle fait référence.

Quelle est votre stratégie pour le thème de la sécurité en ville ?

Erika Farías : La sécurité se ressent quand un ensemble de thèmes est résolu. « La Municipalité » a une police administrative, cependant nous avons notre responsabilité sur l’insécurité, qui est résultat et non cause.

Nous avons la responsabilité de l’existence d’un bon aménagement, des normes de vie en commun, du loisir, de la culture et du sport pour éviter l’insécurité.

Lorsqu’il y a des cas d’insécurité, il y a des mécanismes que l’État utilise et en ce sens, notre Révolution a une stratégie que sont les « secteurs de paix » où sont intégrées à l’organisation populaire des activités récréatives, sportives et culturelles pour le contrôle de la criminalité.

Il faut souligner qu’ont été importées à Caracas des pratiques criminelles étrangères à notre culture et qui portent atteinte à la normalité de quelques communautés.

Je m’engagerai dans ces équipes pour continuer à garantir l’éradication de cette conduite criminelle introduite par des groupes étrangers à notre culture et totalement démobilisés. Il y a à Caracas 11 « secteurs de paix » et nous allons les soutenir aux côtés de la Police Nationale Bolivarienne et des corps d’intelligence, de police de proximité pour continuer la bataille contre le crime.

Comment la Mairie stimulera-t-elle l’Économie Productive ?

Erika Farías : Il y a une grande expectative avec le « Conseil Économique de Caracas ». Nous avons une forte potentialité dans le secteur du textile, des services, de la chaussure et dans l’alimentaire, non seulement en agriculture urbaine mais aussi sur la conservation et la transformation des aliments, tout comme dans le Tourisme.

En ce sens nous pensons travailler conjointement avec l’état de Vargas, avec lequel nous partageons le parc naturel Waraira Repano et le bord de mer.

Caracas a de magnifiques sites pour connaître l’histoire, toutes ces activités bien faites et planifiées peuvent s’avérer une source significative de revenus pour la ville. De plus –ajoute-t-elle- le vénézuélien est plus productif qu’hier.

Nous ne sommes pas un peuple de mous, d’ignorants, de paresseux. Si tel était le cas, aucune des luttes qui au long de plus de 500 ans ont été conduites pour conquérir la liberté et pour libérer cinq nations sud-américaines et davantage, n’aurait été menée ; c’est là l’œuvre d’un peuple vaillant, travailleur ; d’un peuple qui pense, cultivé et intelligent.

Pour que le Venezuela soit une puissance économique, son territoire et son peuple doivent être forts. Caracas a ces possibilités, il y a une voie, un plan unifié.

Odry FARNETANO

Le Grand Soir