Procès d’Alexandre Benalla : " jalousies ", " caste " et " vengeance " au cabinet de « l’Elysée »

, par  DMigneau , popularité : 0%

Procès d’Alexandre Benalla : " jalousies ", " caste " et " vengeance " au cabinet de « l’Elysée »

Le quatrième jour du procès d’Alexandre Benalla était consacré à l’affaire " des passeports ". Un après-midi au cours duquel s’est dessinée la rivalité entre le responsable de sécurité Alexandre Benalla et l’énarque et ancien " chef de cabinet " de « l’Elysée » François-Xavier Lauch.

À gauche, un jeune homme ambitieux en costume-cravate.

À droite, un jeune homme ambitieux en costume cravate.

Les similitudes s’arrêtent-là.

À gauche, Alexandre Benalla, à la place réservée aux prévenus.

Face à lui, François-Xavier Lauch, « chef de cabinet » d’Emmanuel Macron lorsqu’Alexandre Benalla y exerçait, et " partie civile " au procès de son ancien subordonné.

Il le soupçonne d’avoir fourni un faux-document à son nom pour obtenir un " passeport de service ".

Les deux hommes se font face pendant près de neuf heures. Façon de parler : chacun évite soigneusement de croiser le regard de l’autre. Même quand la présidente appelle l’un à prendre la place de l’autre à la barre. L’inimitié transpire dans chacun de leurs propos.

Ce jeudi, la 10e chambre du « Tribunal correctionnel » de Paris s’est penchée sur le dossier " des passeports ", l’un des nombreux volets de ce procès qui doit durer trois semaines et se terminer le 1er octobre.

Alexandre Benalla doit notamment répondre du fait d’avoir continué à utiliser ses passeports diplomatiques après son licenciement de « l’Elysée », ce qu’il n’avait pas le droit de faire.

Lui reconnaît, " une connerie ", ou autrement dit " une bêtise voire un délit ", ajoutant que la présidente en décidera.

Pourquoi cet usage ?

" C’est simple, c’est le seul document que j’avais sur moi ".

Avec Alexandre Benalla, beaucoup de choses, lors de cette audience, paraissent " simples ". Ou " anecdotiques ", pour reprendre un terme qu’il a dû employer au moins une quinzaine de fois.

" On n’est pas de la même caste "

Alexandre Benalla, 30 ans – François-Xavier Lauch, 39 ans : " l’agent de sécurité " face à " l’énarque ", deux univers dont on se demande comment ils ont pu " cohabiter " sous les ors de l’Elysée.

" On n’est pas de la même caste ", explique l’ancien " chargé de mission ", à la barre. Lui a intégré l’équipe d’Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle. Il connaît bien le président, l’accompagne dans ses déplacements privés, pense François-Xavier Lauch " jaloux " de cette relation privilégié.

L’ancien « chef de cabinet » - lui - accuse son ancien subordonné d’avoir fourni une demande de " passeport de service " estampillée " original signé " alors que, selon ses dires, il n’a jamais signé d’original : " Pour moi, c’est un faux ".

À la barre, Alexandre Benalla insiste sur ces relations " pas au beau fixe " : " Soit il est bien conscient qu’il a signé la note originale, mais que tout ce qui me touche est radioactif, soit c’est une volonté de vengeance, je n’ai jamais fait de faux de ma vie. "

Le prévenu raconte avoir accueilli le « chef de cabinet » à son arrivée, lui avoir présenté une partie du personnel, " pour faciliter les relations, les rendre fluides ", parle d’un nouveau-venu qui a " les qualités et les défauts d’un jeune homme qui connaissait mal le fonctionnement " des lieux, qu’il fallait " encadrer ".

Pas du goût de François-Xavier Lauch qui met en avant son parcours dans la haute-fonction publique : " J’étais directeur de cabinet du préfet des Alpes-Maritimes. J’ai été trois fois directeur de cabinet de préfet dans ma carrière, même si je suis encore jeune, des cabinets, j’en ai connu. Si on m’a recruté, c’est justement pour mes qualités d’organisation. J’ai une expérience administrative, Alexandre Benalla n’avait pas ces qualités-là ".

Et dans cette expérience, le rang occupe une place majeure.

" On n’a pas la même vision de la hiérarchie ", " il passe outre la hiérarchie ", dit plusieurs fois l’ancien « chef de cabinet », qui reproche à son ex-subordonné d’avoir fait une demande de " passeport de service " sans l’avertir.

" Plus confiance en lui "

Lors des faits du 1er mai 2018, François-Xavier Lauch est en déplacement en Nouvelle-Calédonie. Il apprend l’existence de la vidéo qui fera éclater l’affaire deux jours plus tard.

" Je lui ai dit que je n’avais plus confiance en lui ", explique l’ancien « chef de cabinet ». Alexandre Benalla n’a pas le même souvenir de son entretien avant son retour : " Je trouve que ça se passe plutôt bien. Je me souviens, j’étais dans le jardin de mes beaux-parents, en Bretagne ".

Pourtant, à son retour de " suspension ", mi-mai, le " chargé de mission " ne digère pas de voir le « chef de cabinet » réduire le champ de ses missions : " On ne peut pas sanctionner deux fois pour les mêmes faits, avoir une suspension et une rétrogradation ".

Comme pour minimiser le pouvoir de son ancien supérieur, il assure que - en réalité - rien n’a changé pour lui pendant les semaines qu’il a ensuite passées à « l’Elysée ».

Car, même si Alexandre Benalla dérange pour la réputation du cabinet, il est aussi nécessaire à son fonctionnement. " On ne peut pas tourner à trois ", admet François-Xavier Lauch. À tel point que, lors d’une audition, ce-dernier dire avoir été " obligé " de faire travailler le " chargé de mission " sur certains événements.

Fatigue générale

" Monsieur Benalla a plein de qualités. Malheureusement, il a fauté, je regrette profondément. Il avait la chance de travailler à a chefferie de cabinet, il l’a gaspillée ", juge François-Xavier Lauch, qui a - lui - continué sa carrière et est aujourd’hui « Directeur de cabinet adjoint » du ministère de l’Intérieur.

Dans la soirée, alors que l’audience se prolonge, il dit avoir " beaucoup souffert " de cette affaire, « et pourtant, ce n’est pas moi qui ai été faire " le coup de poing " le 1er mai ».

Alexandre Benalla s’agace.

La présidente, Isabelle Prévost-Desprez, qui a senti - comme tout le monde - la tension entre les deux hommes, qu’un petit mètre sépare, le met en garde : " Ça va mal finir ! "

La journée touche à sa fin. Elle a duré neuf heures.

François-Xavier Lauch pique du nez.

Alexandre Benalla, à la barre, se balance d’une jambe sur l’autre. Il se dit que « la Justice » met tout le monde sur un pied d’égalité.

Il semble que la fatigue aussi.

Ariane GRIESSEL

Franceinter.fr